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Nos boussoles : théâtre brut et théâtre sacré

2010 sera foisonnante, avec des représentations à Villeneuve-les-Avignon pendant 3 semaines en juillet, au festival Le Chaînon manquant en octobre mais aussi à Clermont-Ferrand, au Pays Basque, près de Lyon, en Aveyron etc etc... Le premier pic de cette riche année sera le 13 mars avec la première d'Albatros à La Vacquerie, sur la communauté de communes du Lodévois et Larzac. Une grande joie de faire éclore Albatros là-bas, sur ce territoire avec qui nous aurons enfin plus qu'une relation passagère. C'est pour moi un attachement particulier car c'est là-bas en Lodévois (plus précisément à St Jean de la Blaquière) qu'en 1999, avec la création du festival Remise à Neuf, j'ai osé mettre pour la première fois en actes une vision intuitive et passionnée du théâtre. Avant même la création de la compagnie...

J'ai récemment lu L'Espace vide de Peter Brook (Il n'est jamais trop tard...) et j'ai eu le bonheur de voir mon intuition d'alors formulée par le maître : « C'est toujours le théâtre populaire qui sauve la situation, le théâtre à l'état brut. Le sol, la sueur, le bruit, l'odeur : c'est le théâtre qui n'est pas dans un théâtre, mais sur des charrettes, des roulottes ou des tréteaux, avec un public qui reste debout ou assis autour d'une table, devant un verre, un public qui participe et qui renvoie la balle ; le théâtre d'arrière-salles, de sous-sols, de granges, avec des représentations uniques... Le théâtre... Ce seul mot recouvre tout cela autant que les lustres étincelants » (L'Espace vide, Le Seuil, p.93)
Il parait que le Président de la Fédé Languedoc-Roussillon a cité cette même phrase en ouverture de l'AG de la Fédé Nationale des arts de la rue à Montpellier. Ça prouve qu'on est bien à notre place dans cette fédération.

Ça n'empêchera pas que je risque toujours de me triturer un peu les méninges quand en 2010 les professionnels de la rue vont me poser la sempiternelle question : en quoi c'est de la rue ce que vous faites. Je pourrais leur dire qu'Albatros se fabrique essentiellement dans des lieux dédiés aux arts de la rue, Derrière le Hublot, Harri Xuri et La Vache qui rue. Mais ça ne suffira pas. Il faudra sûrement que je confesse que Fabrice Melquiot est un auteur plutôt du théâtre dit de salle et que les spectateurs seront assis sur un gradin et ne changeront pas de place au cours du spectacle. Et pourtant je garde la conviction qu'on fait partie de la famille de la rue, de la famille qui se reconnaît dans les mots de Peter Brook.

Ce qui nous amène dans la rue c'est notre quête éperdue d'un théâtre qui serait un besoin vital, dont le public ferait une expérience essentielle et immédiate. Plus précisément ce désir nous amène à vouloir faire un théâtre brut et à nous méfier des sièges rouges et des lustres étincelants et donc à aller dans la rue. Nous y allons parce que les lieux consacrés du théâtre sont suspects et délaissés et que nous pensons qu'il faut aller rencontrer le public dans d'autres endroits, là où la chape de la culture et des inégalités sociales pèsera moins. Pour autant nous n'allons pas dans la rue seulement pour y faire un happening, pour bousculer le spectateur. Nous avons tout autant que les spectacles en salle envie d'un théâtre sacré. La représentation n'est pas pour nous seulement une brèche dans les habitudes des spectateurs, c'est aussi un moment exceptionnel, hors du commun, où la vie a quelque chose de plus profond et plus mystérieux que le quotidien. C'est ce besoin de mystère qui nous amène à poser dans la rue des espaces rituels de représentation. Nous cherchons à recréer des rituels, du mystère. Pour cela nous avons besoin d'un espace circonscrit et abstrait. C'est notre écriture dans la rue. Nous avons deux boussoles, celle du théâtre brut et celle du théâtre sacré.

Fabien Bergès