Archives > Edito > Edito - 24 mars 2009
Le labyrinthe de l'urgence
Doutes et interrogations sur les chemins à emprunter pour bâtir un cabaret en une journée...

Comment monter une représentation à donner en public en une journée ? C'est la gageure que nous nous sommes donnés en ouvrant il y a un an pile Le Cabaret de l'Urgence. A cette question point de solution déjà trouvée. Pas de manuel, ni de livre d'un grand maître du théâtre, pas d'école non plus. Il y a bien une expérience du même type qui est menée au Théâtre de l'Unité en Franche-Comté (cela s'appelle les « Kapouchniks ») mais nous n'avons pas encore eu le plaisir de nous rencontrer. Il ne nous reste donc que nos intuitions, nos tâtonnements, nos prises de risques. Bref c'est en forgeant que l'on devient forgeron...

L'idée qui me guide depuis le début est qu'il ne faut pas essayer de faire en un jour ce qui normalement demande des semaines mais placer les acteurs au bon endroit, c'est-à-dire là où ils vibrent déjà, sur des enjeux qui les habitent. Idéalement le point de départ ne devrait être ni seulement soi, ni seulement le Monde, mais comment le Monde résonne en soi. Toute la difficulté est d'être suffisamment disponible au Monde et de parvenir à faire le saut entre cette sensation et sa retranscription artistique. Cette belle intention n'est pas facile à atteindre.

Depuis le premier cabaret nous avons tout essayé : partir d'un article de presse ou d'une révolte personnelle, écrire dans la journée, ou la veille, jouer en impro ou le texte à la main. Cette diversité traduit la multiplicité des chemins qui se présentent à nous : faut-il porter une voix, un message qu'on n'entend pas ? Ou faut-il déjouer la communication médiatique, faire éclater les mensonges qu'on nous raconte sur le Monde comme des baudruches ? Les deux me direz-vous. Le dilemme enrichit le champ des possibles mais il développe le doute de n'avoir pas emprunté le bon chemin. De même faut-il plus improviser pour se libérer des discours et des textes ou plus écrire pour affiner ce que l'on a à dire ? Faut-il passer autant de temps à régler des scènes et des enchaînements pour améliorer la fluidité de la représentation ou faut-il s'accommoder de fautes de rythmes pour aller plus loin dans le travail même des scènes ? Enfin faut-il demander à chaque acteur d'être responsable de sa scène au risque que le cabaret soit une simple juxtaposition de propositions, ou faut-il chercher à faire se rencontrer les différents artistes et à donner de la cohérence à l'ensemble, ce qui prend du temps en accord et en réglages ?

Ce labyrinthe de questions est d'autant plus important que l'on essaie d'imaginer ce qu'en pense le public. Sans qu'on le veuille vraiment l'engouement public pour le cabaret nous met une pression de réussite. Mais qu'est-ce que la réussite dans cette expérience qu'est le cabaret ? Est-ce que le public est prêt à apprécier la démarche plus que le résultat ? Doit-on être aussi redoutables que des éditorialistes ou des chansonniers dans notre capacité à croquer le Monde et à nous renouveler ? Le public veut-il être surpris, bousculé ou voir ses attentes comblées ? Ce sont des questions qu'on ne se posait pas il y a un an quand nous avons lancé les Cabarets dans l'insouciance et la naïveté. Comment y répondre ? Je ne vois pour le moment que la possibilité de s'en remettre à cette phrase d'Ariane Mnouchkine : le public c'est celui que l'on doit toujours écouter mais à qui on ne doit pas toujours obéir.
Fabien Bergès